La post-vérité sur le web

Par Manuel Peruzzo, journaliste et éditorialiste italien.

Regardons le côté positif : si Donald Trump n’avait pas gagné, nous ne discuterions pas de l’influence des médias sociaux sur la politique. En réalité le phénomène avait déjà fait l’objet des premières études de Pariser et Morozov sur l’intégration complexe et contradictoire du réseau et de la politique, et plus généralement sur la relation, peu étudiée à ce jour, entre réseau et démocratie.

En principe nous étions tous techno-enthousiastes
Fin 2008, le genre d’articles que l’on pouvait lire peu avant l’élection de Barack Obama étaient tous, ou presque, positifs : « How Obama Won with Social Media », « The Machinery of Hope ». David Carr nous expliquait « comment Obama a utilisé le pouvoir des réseaux sociaux » : il soutenait qu’« il y a toutes les raisons de croire qu’Obama utilisera Internet non seulement pour la campagne électorale mais également pour gouverner ».

En 2009, Fast Company, encourageant le rôle de la communauté du web, dédiait sa couverture à Chris Hughes, co-fondateur de Facebook ainsi qu’à un des développeurs de la communauté on-line de Obama, my.barackobama.com ; le MIT Technology Review et les autres grandes universités américaines publiaient des études sur l’utilisation des big data pour identifier les votants et faciliter les appels au vote et la collecte de fonds. Plusieurs articles contribuaient à exalter la figure du tech-nerd dans notre imaginaire (c’est peut être ici l’origine du passage crucial de l’imaginaire du nerd sexuellement inadapté au héros postmoderne ensuite renforcé par les séries télé et par les films), et pendant ce temps le mythe du président-innovateur se propageait presque sans résistance. (Petite remarque : c’est aussi pour cette raison qu’aujourd’hui le mari d’Ivanka Trump, Jared Kushner qui a aidé Trump dans la victoire, se fait sponsoriser par Forbes comme tech-innovator.) Ce n’est pas qu’Obama n’a pas utilisé d’une façon nouvelle, intelligente et inhabituelle des outils innovants, mais la construction de son mythe a été structurée à travers une communication plus classiquement hollywoodienne – on pourrait dire : reaganienne. Si Reagan a commencé dans le cinéma pour arriver jusqu’à la Maison Blanche, Obama a fait le parcours inverse, en dansant comme les petits robots de La Guerre des étoiles, en chantant, en s’exhibant dans des performances de pop-politique. Lire sa victoire comme une victoire socio-médiale a été davantage un déterminisme technologique qu’une analyse politique. Il y a encore quelques années, cela ne posait pas de problème.

Les choses ont un peu changé et, au-delà de l’hypocrisie libérale, certains problèmes doivent être abordés.

Le premier concerne la perception viciée de l’électorat, qui existe dans la filter bubble de l’information, ou, comme le disent les journalistes, dans les echo chambers, chambres de résonance de nos propres idées. Eli Pariser, en 2012, nous informait sur le risque de la personnalisation des contenus : tout ce que nous voyons sur notre fil d’actualités ou dans les résultats de recherche n’est rien d’autre que le choix délibéré d’un algorithme calibré en fonction de notre comportement sur le web. Cela veut dire que si Facebook me reconnaît comme enseignant de yoga, végétalien, fanatique des superfood, attentif aux changements climatiques, animaliste et respectueux des minorités, il me proposera difficilement la publication de mon ami de l’Italie du nord* qui écrit « foutons dehors les immigrés », et je serai alors heureux en croyant être dans le meilleur des mondes possibles. Pariser nous mit en garde contre l’algorithme qui, face à chaque utilisateur, fait de véritables choix éditoriaux, en courant le risque d’occulter complètement de nombreux phénomènes.

(Comme cela arrive souvent, le Saturday Night Live l’a dit beaucoup mieux dans un sketch justement intitulé « The Bubble »). Facebook et Google influencent la façon dont on perçoit les nouvelles : exactement comme un journal, mais d’une façon plus dissimulée et obscure. Curieusement les grandes tech companies refusent l’idée d’être considérées comme des media companies, même si cela fait plusieurs années que Google News, Facebook et même Twitter ont phagocyté le marché éditorial et en partagent les contenus. Comme l’écrit Matthew Ingram : « Dans le panorama des médias actuels, le contrôle de la distribution est devenu presque aussi important que la création effective des contenus ». Il existe deux motivations qui incitent à devenir tech company : premièrement le marché est plus réactif, deuxièmement elles n’ont pas à se soumettre à se soumettre à une quelconque règlementation ou à prêter attention à des concepts ennuyants et archaïques du XXe siècle tels que la liberté d’expression, la déontologie professionnelle, ou le fact-checking. C’est ce dernier qui engendre le deuxième problème, à savoir le rôle des fausses nouvelles qui sont diffusées impunément par les médias sociaux et Google. David Mikkelson, fondateur de Snopes (qui corrige les mythes sur le web) signale le danger constant de confusion entre fausses nouvelles, propagande et nouvelles que l’on n’a pas comprises.

Fausses nouvelles
Commençons par les premières. Les fausses nouvelles étaient aussi un problème pour Louis XVI et l’Ancien Régime : ouï-dires, rumeurs, petites revues, chansons, étudiées entre autres par Robert Danton, qui étaient diffusées de façon incontrôlable sans qu’il soit possible de distinguer les vraies des fausses si ce n’est en confrontant les versions (la sexualité du roi auquel on demandait un héritier en a fait les frais ; un jour quelqu’un étudiera combien ses organes génitaux ont générés plus de sujets de débat que tout Versailles). Cela a mal tourné.

Aujourd’hui les fausses nouvelles sont un business de niche qui provoque toutefois de lourds dégâts sur la rumeur de l’information. Les click farms, qui seraient stockées en Macédoine ou au Bangladesh, sont l’effet du marché noir du click. Il s’agit de capitaliser la diffusion de fausses nouvelles avec un matériau sensationnel qui amène un large public à revendre aux annonceurs. En voici plusieurs exemples: http://newsstud.comhttp://analogpolitics.comhttp://newsinworld365days.com. Économiquement, cela convient à tout le monde, aux big tech et aux particuliers qui les créent, parce que ces fausses nouvelles génèrent beaucoup de trafic et donc beaucoup d’argent. C’est pourquoi elles ne sont pas simplement supprimées en bloc de façon standardisée comme les photographies d’un téton.

Propagande
Il existe des journaux qui diffusent délibérément des nouvelles fausses ou inexactes et qui prétendent qu’il s’agit de satires, de plaisanteries, que tout était volontairement humoristique. On parle de Breitbart, ou de comment un blog nul sans aucune crédibilité intellectuelle est devenu un centralisateur des ordures et a fini au pouvoir : le directeur Steve Bannon, l’antithèse de Michael Moore, est en effet un conseiller de Trump. Lors de la réunion de la rédaction du New York Times, quelqu’un a questionné le nouveau président au sujet de Breitbart et la réponse a été : « Well, Breitbart’s different. Breitbart covers things, I mean like The New York Times covers things. I mean, I could say that Arthur is alt-right because they covered an alt-right story ». La confusion entre les délires racistes des suprématistes blancs et le politiquement incorrect est grave, mais confondre un blog plein d’ordures avec le New York Times est aux limites du grotesque. Mais tel est le Zeitgeist.

Les nouvelles volontairement fausses dont l’intention est de spéculer économiquement et politiquement sont souvent confondues avec la propagande politique parce que l’on n’arrive pas à les distinguer, c’est le cas pour Breitbart. Mais lorsqu’on lit des articles écrits par des robots qui ont déformé l’information sur Twitter, phénomène renseigné par Alessandro Bessi et Emilio Ferrara, on découvre que plusieurs faux comptes ont soutenu et partagé des nouvelles, certaines vraies, d’autres fausses, en se déguisant en supporters de Trump. Ici entre en jeu la réception et l’interprétation de la nouvelle. Il faudrait distinguer le vouloir croire à une nouvelle, parce qu’elle déforme l’adversaire ou le parti politique, et le fait de ne pas être dans la possibilité de réellement la comprendre.

Lorsque au contraire la nouvelle n’est pas fausse mais seulement incomplète ou tendancieuse, il arrive ce que Gilad Lotan a découvert en analysant la couverture médiatique de la Guerre de Gaza, dans le cas de laquelle les opinions communes et politiquement engagées sont renforcées par l’omission des particularités et des contextes, par pure partialité.

Buzzfeed a étudié le comportement des fausses nouvelles en période de pré-élection et a découvert qu’elles surpassaient les nouvelles réelles en raison de l’engagement qu’elles manifestent. À partir de là, les journalistes ont commencé à lier la victoire de Trump à la désinformation : « si seulement ils avaient su la vérité, ils ne l’auraient pas élu », disent-ils. Mais est-ce bien vrai ? Suffit-il de fausses nouvelles pour expliquer la chute d’un roi ou la victoire de Trump ? Si ces journalistes lançaient d’un avion les couvertures du New York Times ou du Washington Post sur les pelouses américaines, il est certain que cela suffirait à modifier la perception des choses. S’ils sont affamés, donnez-leur l’éditorial où l’on dit que Trump est unfit. Et si, comme on le dit à voix basse, le problème était aussi et surtout celui des journaux qui ne savent plus à qui ils s’adressent ?

Le problème de l’autorité
Nous arrivons au point le plus compliqué. Une étude de Stanford confirme les prévisions les plus pessimistes : les adolescents ne savent pas différencier une fausse nouvelle d’une vraie. Ils ne savent même pas distinguer un contenu sponsorisé d’un contenu journalistique même quand cela est explicite. Plus intéressant encore, quand ces jeunes sont sollicités ils utilisent des paramètres de crédibilité étranges comme la grandeur d’une photographie ou la densité informationnelle : de surcroît , ils ne nomment jamais la source. Pour résumer : le moment où l’information est dans l’absolu d’une disponibilité plus capillaire et accessible, la capacité intellectuelle de ces jeunes à structurer une recherche, même la plus simple, est réduite au minimum, et personne ne semble en être coupable.

En cette fin d’année**, avec le référendum sur le Brexit et l’ascèse de la droite alternative, le mot de l’année de l’Oxford Dictionary a été post-truth. La première apparition du mot semble dater de 1992, à l’occasion du scandale Iran-Contra de la présidence Reagan.

Aujourd’hui le terme traduit directement la méfiance envers les institutions et les médias – les deux étant caractérisés par une structure hiérarchique très suspecte. Il vaut mieux se débarrasser des intermédiaires, surtout si leur physionomie de groupe ressemble à une élite, parce que, comme pour un billet low-cost ou un virement bancaire sur le web, le DIY fait gagner du temps, et procure une certaine confiance en soi. Tant pis si ce qui s’échappe en mille ramifications est la complexité d’un monde qui nous apparaît toujours plus parcellaire, incompréhensible, complexe d’une complexité que les instruments du XXe siècle ne prévoyaient pas et à laquelle les plus jeunes ne sont pas du tout capables de faire face. Comme disait un meme célèbre : « Ne confonds pas ta recherche sur Wikipedia avec mon PhD en médecine ». L’expertise est déclassée, et nous n’en avons jamais eu autant besoin qu’aujourd’hui.

Il faudrait rappeler que la post-vérité est l’autre nom de la truthiness de Stephen Colbert, qui a remplie pour des années les journaux télévisés de fausses nouvelles basées sur l’irrationalité, le cœur, le ventre et tous les autres organes possibles, cerveau exclu.

C’est la même raison qui te fait choisir de ne pas vacciner ton fils pour qu’il ne devienne pas autiste, ou qui te pousse à diaboliser l’huile de palme parce qu’elle donne le cancer. La science est la kryptonite des antimodernes, et si « tout se vaut »  alors un journal en vaut bien un autre.

En conclusion
Il existe sûrement des fausses nouvelles qui sont relancées, mais l’engagement produit ne doit pas être interprété nécessairement comme une expression démocratique. Nous partageons un article parce que nous voulons y croire, ou pour le critiquer ou encore parce que nous ne l’avons pas compris. De manière générale, les fausses nouvelles sensationnelles créent du buzz, comme disent les jeunes, c’est-à-dire font davantage parler d’elles que les véritables informations. Mais mesurer leurs degrés de persuasion sur l’électorat est compliqué.

Parfois, comme nous l’avons dit, les fausses nouvelles ne sont rien d’autre que de la propagande politique, et les politiciens ne cessent de mentir. Comment s’en sortir ?

Il faut espérer que Google, Facebook et les nouveaux médias résolvent une partie du problème, parce que la recherche sur le web est devenue une extension de notre mémoire et l’indexage des informations non fiables n’améliore pas la compréhension du monde. Mais sans attendre que le degré d’information que nous recevons soit nettoyé de rumeurs, pour utiliser un terme de Nate Silver, rumeurs qui sont produites par des milliers de fausses nouvelles, tendancieuses et captieuses, concentrons-nous sur le fait que nous vivons dans la seule période historique où une nouvelle fausse ou inexacte peut être neutralisée aussi rapidement que possible : il suffit d’un appel à une source, d’un mail, d’une recherche (c’est ce que faisaient pour nous les journalistes quand ils avaient encore envie de travailler) ou il suffit simplement de savoir que le Washington Post et faussesnouvelles.com n’ont pas la même valeur. Bref, l’antidote pour le lecteur semble être unique, et en apparence très simple : apprendre à lire.

Manuel Peruzzo, «La post-verità on-line», Le parole et le cose, 5 décembre 2016. Traduit de l’italien par Jacopo Di Nicola, avec l’aide de Camille Bultez et Amandine Lécuyer.

* NDLR : L’auteur cite la Vénétie, région connue pour ses nombreux soutiens à la ligue du Nord.
** NDLR : 2016.

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