Le saut dans le vide. Une réflexion sur la politique contemporaine

Par Guido Mazzoni, professeur en critique littéraire et littératures comparées à l’Université de Sienne. Il a notamment consacré ses recherches  à l’étude de la poésie moderne et du roman ; plus récemment, il s’est investi dans une analyse critique de l’actualité. Ses deux derniers ouvrages, Teoria del romanzo et I destini generali, n’ont pas encore été traduits en français.

1. Mots et métaphores
Ce qui eut lieu le 8 novembre fut en grande partie inévitable. Cela touchait au centre politique, économique et symbolique du Western way of life, et c’est pour cela que nous sommes frappés de façon si étonnante. Mais si ça n’avait pas été les États-Unis, un autre grand pays européen aurait connu le même sort, tôt ou tard. Il s’agit d’un signe de notre temps, en même temps que d’une fracture : il faut comprendre, toutefois, la profondeur d’un tel événement. On peut en définir les traits spécifiques et réfléchir à la montée de nouvelles droites, ou le considérer en le replaçant dans le cadre d’une métamorphose plus générale, qui a modifié l’équilibre politique de l’Occident au cours des cinq dernières années. La Ligue du Nord et le Mouvement 5 Étoiles en Italie, le Front National en France, Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, la droite en Hollande, en Autriche ou en Allemagne, le referendum sur le Brexit en Grande-Bretagne, l’élection de Trump aux États-Unis sont tous des événements politiques très différents entre eux et, en même temps, les manifestations d’un même phénomène.

A partir du moment où la crise économique a commencé à produire ses effets sur la vie quotidienne, une partie croissante des classes populaires et moyennes a commencé à voter contre la logique économique et politique qui a gouverné, avec un consensus amplement majoritaire, l’Europe Occidentale et les États-Unis pendant les dernières décennies. Deux versions de cette même logique étaient en vigueur, l’une libérale-conservatrice, l’autre libérale-démocratique. Différentes sur le plan des choix politiques, elles demeuraient toutes deux liées par un présupposé fondamental : l’acceptation d’un système de valeurs et d’un principe de réalité qui distinguait ce qu’on pouvait de ce qu’on ne pouvait pas dire et faire. En d’autres termes, elles acceptaient l’architecture de la globalisation telle qu’elle avait pris forme à partir du tournant néolibéral qui a émergé en Grande Bretagne et aux États-Unis à la fin des années 1970, adopté ensuite en Europe continentale à partir des années 1980. Elles acceptaient, de la même manière, le traité de Maastricht et les accords qui définissent la configuration actuelle de l’Union Européenne. A partir des années 2010, le consensus qui entourait ce système a commencé à être mis en doute de différentes façons.

La catégorie la plus utilisée (et la plus controversée) pour interpréter ce phénomène est celle de « populisme ». Qui l’utilise a en tête une idée précise, plus ou moins explicite, de ce qu’est la démocratie directe et de ce que devrait être son fonctionnement sain. Stricto sensu, chaque démocratie comporte un élément populiste, démagogique ou, à la lettre, vulgaire, et pour de bonnes raisons : on y vote par suffrage universel, tous votes étant égaux et on ne peut pas y gouverner sans majorité relative. Toutefois, la démocratie libérale, dans sa forme classique, s’approprie cet élément et confie aux classes dirigeantes la tâche de ré-élaborer les désirs des masses en tenant compte d’idéaux auxquels celles-ci, pour leur compte, ne seraient pas toujours capables de rester fidèles, ou qu’elles auraient, de toute manière, des difficultés à comprendre. On pourrait illustrer cette position en théorie politique, mais il est plus intéressant de partir de ce que Gramsci appelait « la philosophie des non philosophes », en l’occurrence la philosophie des classes dirigeantes. Dans une de ses dernières interviews, Shimon Peres réfléchissait à la crise de la politique contemporaine ainsi : « La politique est en crise parce qu’elle a du mal à faire face au changement de notre époque : Trump et Sanders en sont les effigies. Les entreprises globales ne cherchent pas à gouverner, mais à servir : elles sont élues chaque jour par la préférence des consommateurs »[1]. Là où les entreprises servent les désirs, et là où Trump ou Sanders se comportent peu ou prou comme des entreprises, la politique authentique, selon Peres, ne seconde pas, mais gouverne. La démocratie représentative non-populiste s’efforce de maintenir ensemble deux éléments différents et potentiellement contradictoires : elle capte les désirs des masses en même temps qu’elle les gouverne, elle reflète les électeurs tout en les transcendant, techniquement (qui gouverne doit connaître la logique des processus et des systèmes) et éthiquement (qui gouverne doit garantir le respect des valeurs que les masses pourraient ne pas respecter). Pour qui se reconnaît dans cette idée, accepter la médiation politique signifie être qualifié pour gouverner (qualified est un terme récurrent dans le débat politique américain : Hillary Clinton l’était, Trump ne l’était pas), ne pas l’accepter signifie être populiste. Une variation de cet adjectif « qualified » est l’adjectif anglais « unfit » employé dans deux Unes célèbres de The Economist à propos de Berlusconi : « Unfit to lead Italy » ( en 2001) et « Unfit to lead Europe » (en 2003). En 2013, The Economist a même rassemblé Berlusconi et Grillo sous un seul titre les résumant : Send in the Clowns, « faites entrer les clowns ». Depuis quelque temps, l’opinion publique préfère les clowns aux médiations politiques.

Une autre manière de définir le conflit est l’antithèse entre forces systémiques et anti-systémiques. Dérivée de la réflexion sur les mouvements antagonistes de gauche, elle entre dans le débat politique après la parution du livre d’Arrighi, Hopkins et Wallerstein, Antisystemic Movements (paru en 1989). A partir de l’après Seconde Guerre Mondiale, et de façon de plus en plus manifeste avec le développement de l’hégémonie néo-libérale, l’économie-monde est devenue un système supranational interconnecté, une machine économico-juridique qui surveille et contrôle les politiques nationales. Parmi les plus célèbres slogans de Margaret Thatcher, le « there is no alternative » transmettait une idéologie en même temps qu’il décrivait une réalité : au cours des dernières décennies du XXe siècle, l’économie, les institutions globales et les traités ont, petit à petit, crée une cage d’acier néolibérale. Dans un tel espace, les États sont les acteurs d’une scène qui les dépasse, la politique économique n’accroît la richesse nationale que si elle s’intègre à un certain cadre de paramètres systémiques dont toute transgression coûte cher. A travers certaines décisions politiques, les États ont cédé des parts de plus en plus larges de leur souveraineté politique à des organes supranationaux, la quantité d’argent sous le contrôle de quelques sujets privés dépassant le bilan de nations moyennement grandes, et ces mêmes États rédigent leurs propres lois financières dans le but d’attirer des capitaux, la survivance des institutions dépendant de la vente de titres publics sur le marché. Les partis qui ont gouverné les États-Unis et l’Europe au cours des dernières décennies ont accepté cette architecture. Certains d’entre eux prêchent l’application pure des principes néolibéraux, d’autres essaient de garder un noyau de garanties social-démocratiques, tout en en éliminant d’autres (comme l’ont fait Blair, Schröder, Prodi, Renzi), en choisissant par exemple de faire partie d’une organisation comme l’Union Européenne, laquelle limite par la loi l’intervention de l’État en matière économique, défend la devise et déclare illégale toute politique économique keynésienne en imposant l’équilibre budgétaire. Un slogan comme « there is no alternative » veut garantir son allégeance à l’ordre libéral et en décrire la force : lorsque, en 2015, Syriza a gagné les scrutins grecs et a tenté de trouver une alternative, le système a ramené l’anomalie à l’ordre.

Une troisième manière de définir ce qui nous arrive est d’employer des métaphores mortes du lexique politique. Deux des formules les plus récurrentes des derniers mois sont « Salotto buono » et « Salto nel buio »* : les partis systémiques illustrent cette première métaphore, tandis que lesdits partis populistes ou anti-systémiques incarneraient la seconde. La nature du saut change selon celle des forces politiques. Podemos, Syriza et le Mouvement 5 Étoiles impliqueraient un saut dans le vide du point de vue économique ; leur victoire, incompatible avec les paramètres du système, amènerait leur pays à la banqueroute. Trump, le Front National, l’UKIP, la Ligue du Nord, la droite hollandaise, autrichienne et allemande, par contre, finiraient par menacer les garanties démocratiques, les droits civiques et la politique d’accueil, jusqu’à laisser un vide. Longtemps, les classes populaires des pays occidentaux ont prêté leur confiance aux partis du « Salotto buono » ; aujourd’hui, elles sont prêtes à sauter dans ce vide. Car elles pensent n’avoir rien à perdre, et cherchent une alternative à ceux qui continuent de dire « there is no alternative ». Pourquoi en est-on arrivé là ? Les réponses sont nombreuses, et convoquent des échelles historiques différentes, le court terme pour certaines, une plus longue durée pour d’autres.

2. Une décennie historique
Ces dix dernières années, l’Europe et les États-Unis ont connu un emballement presque sans précédent en temps de paix ; ils ont dû faire face à une crise économique, ont subi ou perçu la pression des migrations, ont vu grandir un ennemi planétaire, ont légitimé des lois qui redéfinissent l’idée de normalité, promu l’autonomie individuelle et ont enfin vu changer la structure de leur opinion publique.

La crise entamée en 2007-2008 a eu, dans de nombreux pays, l’effet économique d’une guerre. Née comme une crise financière et de l’endettement, elle s’est révélée être une crise de stagnation : l’Europe et les États-Unis ne se développent plus comme avant : c’est-à-dire pas assez pour compenser la distribution toujours plus inégale du revenu ni pour créer des postes de travail, pour réduire le chômage et la précarité, pour supporter le poids des dettes, pour garder la place qu’ils occupent depuis des siècles dans la hiérarchie politique et économique mondiale. Si, à la moitié des années 1990, les pays du G7 produisaient plus de la moitié de la richesse planétaire, ils en produisent aujourd’hui à peine plus d’un quart. Le slogan majeur de Trump (celui qui apparaît notamment sur sa casquette), « Make America great again », fait allusion à ce processus objectif.

Au cours de la dernière décennie, la migration économique provenant de pays non-occidentaux, qui existe depuis longtemps, a atteint un nouveau seuil d’intensité en Europe et a été perçue d’une nouvelle manière aux États-Unis aussi, où le phénomène remonte à une quinzaine d’années[2]. Ces mêmes années, l’EI a réanimé le projet d’Al Al-Qaïda et renforcé l’idée que le Western way of life, comme pendant la Guerre Froide, avait de nouveau un ennemi planétaire (le fondamentalisme islamique) et un ennemi interne (une partie de la population musulmane). Les proportions sont très différentes – le conflit de la Guerre Froide était symétrique, celui ci est asymétrique – mais l’effet produit est semblable : dans ses discours électoraux Trump a parlé des musulmans américaines comme McCarthy ou Reagan parlaient des communistes, en 2010 Marine Le Pen a comparé les musulmans qui prient dans les rues de France à l’occupation nazie de 1940. Dans les années suivantes elle s’est modérée, mais une partie de son électorat continue de se souvenir de cette phrase parce qu’en substance, elle en partage l’idée.

La montée de ce nouvel ennemi a eu lieu au cours des années durant lesquelles les législations de l’Union Européenne et des États-Unis élargissaient l’espace de l’autonomie subjective, en protégeant la parité entre hommes et femmes, en reconnaissant plus de droits aux personnes homosexuelles, redessinant notre idée de normalité. La culture des droits, en effet, a une histoire qui dure depuis des siècles et qui a subi un emballement après 1968 ; indépendante du néolibéralisme (qui, pour sa part, a démontré se conformer tout aussi bien à la présidence Obama, qu’au régime de Pinochet ou au fonctionnement du Parti Communiste Chinois), elle s’acclimate également très bien dans l’environnement néolibéral classique, dont elle représente le visage bien vu et progressiste.

Ces événements se sont vérifiés au moment où Internet altérait la structure de notre opinion publique. Avec le haut débit, Youtube et les plateformes digitales similaires, les smartphones, Wikileaks et les réseaux sociaux, le Web a fait son entrée dans la phase proprement politique de son histoire. L’influence d’Internet sur Podemos et sur les populismes qui échappent à l’antithèse entre droite et gauche, comme le Mouvement 5 Étoiles, est décisive. L’EI serait inenvisageable sans le Web. Al-Qaïda peut être rapporté à la télévision comme l’EI au Web : les actions des deux groupes sont pensées en relation avec la logique de ces deux médias, dès lors que « le terrorisme est une façon de communiquer et que, sans communication, il n’y aurait pas de terrorisme »[3]. Si la fortune de Trump est liée à la télévision (pour beaucoup d’américains Trump est une celebrity de la fin des années 1980 : il est le protagoniste de The Apprentice et un personnage de WrestleMania), et si une partie importante de son électorat est donc plus télévisée que digitale (en ceci, Trump ressemble plus à Berlusconi qu’à Grillo), son usage de Twitter, de Facebook et la « collaboration » de Wikileaks ont eu un rôle décisif dans sa victoire. Mais voilà ce qui a été vraiment décisif : la manière dont Internet a transformé la structure de l’opinion publique, devançant l’usage de n’importe quel médium. Le Web, en effet, détruit toute médiation. Il favorise le rapport direct entre le leader et une masse fusionnelle et instable d’égaux, en vidant ce qui il y avait avant au milieu ; il transforme les partis en comités électoraux ad personam ; il rend plus bref le temps nécessaire à la construction du consensus ; il crée, finalement, un environnement défavorable à la démocratie représentative dans sa forme typique du XXe siècle (fondée sur les apparats, sur les corps intermédiaires et sur la politique professionnelle). De plus, il renforce la tendance des sociétés modernes à se diviser en cercles séparés, en quartiers sans qu’aucune agora ne soit partagée, en mondes. Trump avait contre lui presque toute la presse (même une partie de la presse conservatrice), il a perdu tous les confrontations publiques avec Clinton, il a été attaqué de toutes parts après sa vidéo sur les femmes, ses programmes étaient invalidés par le fact checking des journaux et des télévisions : tout cela n’a eu aucun effet sur ses partisans, qui ne reconnaissent pas d’autorité aux médias officiels, parce qu’ils vivent dans une sphère publique différente, traversée par d’autres discours, coquetée par d’autres mythes et gérée par d’autres médias. C’est exactement ce qui se passait avec Berlusconi, qui n’avait pas à disposition Internet mais qui contrôlait la télévision privée italienne. Cette segmentation se développe aussi, par ailleurs, en sens inverse, dans l’incapacité, manifestée par les médias traditionnels, de comprendre ce qui se déroulait devant eux ; c’est là un constat qu’on a également pu expérimenter à travers presque tous les sondages des dernières années. Enfin, le Web, en garantissant à tous la prise de parole dans la sphère publique, amplifie une doxa sans fondement, discrédite les avis des experts et efface le principe de réalité, en bref, diffuse des conneries. Les conneries sont une des composantes fondamentales des discours de Trump, et encore plus du Mouvement 5 Étoiles. En général, la connerie est une catégorie indispensable pour comprendre comment la discussion publique fonctionne aujourd’hui : le pamphlet de Harry Frankfurt, On Bullshit, a signalé ce phénomène crucial, qui reste encore un sujet sans théorisation[4]. D’autre part, les conneries sont aussi des points de départ pour toute pensée de changement radical. Très peu d’entre elles ont une vraie puissance utopique, la plupart ne signifient que leur propre bêtise ; pourtant, chaque projet de transformation débute par l’expression d’idées qui, aux yeux du principe de réalité, apparaissent comme infondées, dangereuses et puériles – et ceci parce que leur but est précisément de créer un nouveau principe de réalité.

3. Les effets du néolibéralisme au fil du temps
Ce qui s’est passé a toutefois aussi des raisons plus anciennes. Cela résulte indirectement de décisions prises au cours des années 1970, 1980 et 1990, s’inscrit dans les effets à long terme de la cage néolibérale et devait forcément avoir lieu, sous quelque forme que ce soit.

A travers certains choix politiques des États nationaux, le néolibéralisme a métamorphosé les rapports de force entre économie et politique, en rendant impossibles ou illicites les formes de prélèvement fiscal et de contrôle des capitaux et des marchandises qui soutenaient l’économie sociale de marché de l’après Seconde Guerre Mondiale. A partir de 2007-2008, ce qui demeurait implicite dans le tournant des années 1980 devient clair : sur la moyenne ou longue durée, le modèle qui émerge amène à l’appauvrissement progressif des classes populaires et moyennes d’Europe et d’Amérique. D’une part parce que les mécanismes d’État servant à contrôler l’économie et à compenser les inégalités sociales deviennent impossibles à financer, d’autre part parce que le néolibéralisme exclut du marché une partie de la population occidentale, qui fait le même métier, mais coûte plus cher et a plus de garanties sociales que ses homologues chinoise, indienne, bangladaise, brésilienne, thaïlandaise ou vietnamienne. En outre, cette énorme réserve de main-d’œuvre mondiale est rendue théoriquement disponible par l’amélioration des transports et la libre circulation des capitaux et des marchandises. Dans la campagne électorale américaine, la présence de ce processus était tangible. Trump en a fait un leitmotiv, de ses premières interviews de 2015 à ses débats télévisés avec Hillary Clinton :

« One of the big things is we have to take back jobs from China. We have to take back jobs from Japan, and Vietnam, and Mexico, and virtually everybody that’s taking our jobs and ruining our manufacturing base. » (interview à MeetThePress, 2 août 2015)

« I’m going to bring jobs back from China, Mexico, Japan, Vietnam. They are taking our jobs. They are taking our wealth. » (débat des primaires républicaines, 13 février 2016)

« They’re using our country as a piggy bank to rebuild China. We have to stop our jobs from being stolen from us. » (débat télévisé avec Hillary Clinton, 27 septembre 2016)[5]

Dans l’argot américain, la conscience qu’une partie des classes populaires blanches était marginale et de trop dans le nouveau monde a trouvé une traduction dans la métaphore de white trash. Une portion des électeurs de Trump fait partie de ces white trash, littéralement « ordures blanches », c’est-à-dire la petite bourgeoisie appauvrie ou les classes populaires, peu ou moyennement instruites, généralement provinciales, accablées par leur propre travail.

Dans le schéma néolibéral, l’appauvrissement des classes populaires et moyennes est endigué de trois façons : soit par le nivellement des attentes des travailleurs occidentaux (en les faisant produire plus pour des salaires plus bas, des horaires plus longs et flexibles, moins de garanties sociales), soit en utilisant l’endettement public et privé (la crise de 2007-2008 a été déclenchée par le fait que les banques américaines avaient concédé des prêts à des classes de consommateurs qui, raisonnablement, n’étaient plus en condition d’acheter une maison), soit, surtout, en pariant sur la croissance économique. Cette dernière a été, pour des années, le facteur qui a caché l’évidence de ce qui était en train de se vérifier dans la moyenne durée, c’est-à-dire que le chômage ou la précarité étaient des vices structurels, et que l’écart des inégalités était en train de croître de plus en plus. Il s’agit là, d’ailleurs, seulement du début : le problème va prendre des dimensions dramatiques lorsque les générations aux emplois précaires ou sans emploi (et sans aucune certitude de prendre leur retraite) vieilliront et nécessiteront des soins. Jusqu’à 2007-2008, le schéma a tenu parce que la croissance économique l’a soutenu et en a déguisé les effets au fil des années : les États-Unis et l’Europe précarisaient le travail et réduisaient les salaires réels, l’Europe prenait acte du fait que son modèle social était devenu insoutenable. L’Union Européenne, qui a été configurée autour d’une architecture néolibérale, s’est tâché d’éloigner la contradiction de deux manières : en pariant sur la croissance et en englobant dans son marché interne de nouveaux territoires où le coût du travail était plus bas. L’expansion de l’Union vers l’Est répond, entre autres, à cette nécessité.

Entre les années 1980 et les années 2000, les seules forces politiques qui ont ouvertement soutenu des politiques anti-libérales étaient la gauche radicale et l’extrême droite. Toutes deux avaient peu d’audience : la gauche parce qu’elle était liée à un type d’organisation sociale et à des discours qui sonnaient comme dépassés, la droite parce que tenait encore, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la mise au ban éthique des fascismes. C’est seulement à partir de la crise que les classes populaires et les classes moyennes ont commencé à voter pour des partis qui se placent, complètement ou partiellement, contre la globalisation. Certains sont de gauche (Syriza, Podemos), d’autres sont hybrides (le Mouvement 5 Étoiles), la plupart se place à droite, selon une Weltanschauung commune.

4. Gated communities
Il est erroné de lire la droite populiste à la lumière de la catégorie historique du fascisme. Trump, Marine Le Pen, Salvini ne sont pas fascistes au sens historique du terme : il manque totalement l’élément totalitaire, la prétention de soumettre les individus et la société civile à l’État. La Weltanshauung sous-jacente est une forme d’individualisme anarchique de droite, fondé sur l’intérêt personnel et familial modéré par le respect de certains principes moraux conservateurs. Comme dans le modèle libéral classique, la société n’est pas un sujet éthique, mais une agrégation de personnes et familles qui aspirent au bien-être et à l’autonomie privée. L’État est perçu souvent comme un ennemi et son rôle doit être minimal : Trump, comme Berlusconi, si ce n’est son statut de milliardaire, est un maître du contournement fiscal, mais ses électeurs ne l’ont pas puni pour ça : à sa place ils auraient fait la même chose et auraient essayé de ne pas payer les impôts pour dix-neuf ans consécutifs.

Le modèle de gouvernement auquel s’intéresse la droite populiste n’est pas le fascisme : ce sont les gated communities – les quartiers riches où peuvent entrer seulement les personnes autorisées et où, dans tous les cas, s’applique une distinction entre résidents et non-résidents. L’image la plus puissante que Trump a donné pendant sa campagne électorale, le mur avec le Mexique, faisait référence à ce modèle inconscient projeté dans l’espace-monde ; le mythe de la Suisse que la Ligue du Nord cultive depuis longtemps exalte une nation riche et perçue comme une communauté fermée. Il a déjà existé un équivalent politique étatique de la gated community : l’apartheid. L’Occident ne risque pas le fascisme : il risque une forme plus ou moins légère d’apartheid : une minorité globale de gens aisés (à l’échelle globale presque tous les occidentaux le sont encore) se protègera, à l’aide de frontières et d’expulsions, de l’invasion des aliens (aux États-Unis l’étranger, le non-citoyen s’appelle alien – un terme qui ressuscite une des significations du latin alienus). Si l’apartheid tient dans son emprise les individus, son équivalent sur les marchandises est le protectionnisme : Trump a construit une partie de son consensus électoral en attaquant le libre-échange tel qu’il est pratiqué de nos jours. Ce point est difficile à accepter pour la gauche : la droite populiste est la première force politique avec un large consensus qui, dans les dernières décennies, a mis en doute la libre circulations des marchandises à travers les frontières ; le programme économique de Trump unit certains éléments néolibéraux purs tels que la réduction des impôts, des contrôles sur la bourse, des protections sur le travail, des protections de l’environnement, et un élément qui va contre la doxa néolibérale, à savoir le protectionnisme. De plus, le protectionnisme devrait aussi faire partie de tout programme politique qui entend défendre la social-démocratie à l’échelle d’un seul pays, à condition qu’il soit assez riche et grand.

Mais si un certain fond d’anarchisme unit la droite populiste au modèle libéral classique, ce qui les sépare est l’ethos. La droite populiste se construit elle-même autour d’une antithèse nette et identitaire entre Nous et Eux. Le Nous se construit autour d’un sens commun qui, dans un équilibre fondé sur le contraste, unit individualisme, conservatisme traditionnel et, surtout aux États-Unis, principes religieux (il faut rappeler que les Etats-Unis sont bien moins sécularisés que l’Europe : le président jure sur la Bible, Dieu apparaît sur la monnaie et dans le discours public, même Obama, qui a grandi athée, a été baptisé lorsqu’il a commencé à faire de la politique). Il s’agit d’une mentalité à la fois paternaliste-autoritaire et particulariste et transgressive. Elle se réunit habituellement autour de figures phalliques-narcissiques qui, même en proclamant des principes conservateurs, sont l’antithèse du devoir – à la fois parce qu’ils ont des comportements transgressifs, et parce que leur discours public est construit contre un surmoi (des libéraux, du politically correct, du « salon des honnêtes gens » et de la bonne éducation). Il est significatif, en tout cas, qu’à la tête des mouvements populistes de droite, il y ait souvent des figures autoritaires mais transgressives, et précisément en cela capables d’exprimer la colère, la rancœur et la rébellion. Il est significatif que le candidat républicain fût Trump, qui ne semble croire en rien si ce n’est en son propre ego, et non un psychorigide tel que Cruz, qui croit vraiment en Dieu et en ses principes.

Le sens commun dans lequel la droite se reflète s’enracine dans un ethos archaïque : celui des premiers occupants, qui sépare les légitimes des illégitimes, les normaux des anormaux, les autochtones des barbares. Le groupe des premiers occupants transforme sa propre identité au cours du temps, inclut des groupes d’autres occupants enracinés, ou se montre plus tolérant envers des identités de genres et des comportements qui, jusqu’à il y a quelques années, auraient porté à l’exclusion, mais l’asymétrie demeure entre celui qui vient d’abord et celui qui vient après. Certains slogans sont issus de cette vision du monde : « America First », « La France aux Français », « Britain First », « Prima gli italiani ». Des voies sont laissées ouvertes pour entrer dans le premier groupe (par assimilation) ou pour vivre avec (par soumission culturelle) : celui qui ne s’assimile pas suscite, par contre, de la haine. En ce sens ceux qui ne peuvent pas se camoufler physiquement – les non-blancs, ceux qui dévoilent inévitablement leur différence en public – sont défavorisés a priori. Il y a toujours un sous-texte raciste dans les populismes de droite : il est impossible pour Trump de ne pas faire de boutades sur l’aspect ou l’accent des « orientaux » ou des hispaniques (il se retient sur les Afro-Américains mais uniquement parce qu’il courrait un risque majeur). Par-dessus tout, cette haine se tourne vers ceux qui montrent ne pas vouloir s’assimiler, les musulmans. De cet élément archaïque fait aussi partie le sous-texte machiste qui parcourt une partie des populismes de droite. Ce que Trump dit des femmes ne suscite pas de grand scandale chez ses électeurs et électrices, parce que dans leur ethos certaines déclarations sont mal vues mais ne vont pas être prises à la lettre : il s’agit de bavardage et, de tout manière, les hommes, les mâles, sont faits ainsi, il faut donc l’accepter au moins tant qu’ils ne mettent pas en doute la famille. Trump a certes perdu quelques votes de son électorat féminin mais pas une part trop grande. Berlusconi a connu le même sort.

5. La terre et la mer
Ce qui se passe sur la scène politique contemporaine semble avoir ré-ouvert une opposition archétypale au sein de la politique et de la société moderne, que Schmitt résumait à travers l’antithèse entre la Terre et la Mer, et que Deleuze résumait dans l’antithèse entre territorialisation et déterritorialisation, lieux et flux. Les populismes de droite font référence aux principes d’un ethos terrestre : l’enracinement – un cadre de valeurs qui échappent au relativisme et à la critique – à une seule idée mobile mais persistante de normalité contre plusieurs formes d’anormalité (culturelle, genrée, et implicitement, raciale). La globalisation dans sa version liberal, en revanche, fait référence à un ethos marin (ou aérien comme il faudrait le dire aujourd’hui) : celui qui voyage, bouge dans l’espace-monde, est accueilli, et, théoriquement, prédisposé à accueillir[6]. Dans l’histoire de la vie psychique et de la civilisation, ce dernier ethos (tolérant, métropolitain, cosmopolite, multiculturel, fondé sur le respect des droits individuels et sur le culte de la liberté négative) suit le premier. Comme tous les produits de la civilisation, l’ethos marin est fondé sur l’éducation, la médiation, un surmoi qui, au cours des dernières décennies, a pris la forme figée de la politesse politique ; comme tous les produits de la civilisation, il suscite un malaise.

L’antithèse entre Terre et Mer est aussi l’épicentre du phénomène sociologique le plus intéressant de cette phase historique, mis en évidence par de nombreuses analyses portant sur le référendum britannique et sur les élections américaines : la fracture entre deux classes moyennes. La ligne de rupture – qui n’est pas déterminée par les revenus mais plutôt par le mode d’éducation et par l’opposition entre périphérie et centre, province et métropole – sépare la middle class terrestre de la middle class marine. Si celle-ci reste une classe moyenne pondérée votant pour les partis systémiques, la première fait le saut dans le vide accompagnée d’une large part de l’ex-classe ouvrière. Le référendum sur le Brexit fut le moment où cette fracture s’est manifestée avec le plus d’intensité. Cette faille traverse notamment la manière dont ces deux groupes se situent par rapport à la globalisation. La classe moyenne marine vit ce phénomène comme une opportunité ou comme un destin. Une partie des classes populaires et des classes moyennes appauvries le vit comme une double lutte de classe : vers le haut, contre les élites dirigeantes qu’elles ont soutenues jusqu’à aujourd’hui (l’establishment), et vers le bas, contre les étrangers qui volent le travail et les immigrés qui appauvrissent des quartiers déjà pauvres.

6. La scène politique contemporaine
L’économie sociale de marché de l’après Seconde Guerre mondiale restera – dans la mémoire collective – le point culminant de l’histoire occidentale. Elle a garanti aux classes populaires des droits, des salaires et des perspectives que ces dernières n’avaient jamais eues, et qui, à d’autres endroits du globe et en d’autres époques eussent été considérés comme utopiques. Les social-démocraties et les partis chrétiens démocrates européens, en particulier, ont en effet distribué aux populations des acquis désormais tenus pour d’insignes privilèges : l’assistance médicale et l’éducation pour tous, la retraite, parfois un logement, parfois aussi un travail ; acquis qui trouvèrent progressivement leur place dans la constitution. Tout cela ne fut possible qu’au terme d’un processus séculaire qui, à différents points de vue, ne peut être réitéré et auquel contribua une série de facteurs : la pression du mouvement ouvrier et syndical exercée sur la bourgeoisie entre la deuxième moitié de XIXe siècle et le début du XXe ; la nécessité, pour la démocratie libérale, d’opposer une réaction au socialisme et au charme exercé par les utopies politiques de gauche ; la croissance générée par la reconstruction d’après-guerre ; le compromis entre le capital et le travail, conclu après 1945, permettant le développement de marchés internes ; les avantages que les héritages du colonialisme et du néocolonialisme garantissaient aux économies occidentales. Cet équilibre est rompu dans les années 1970 : le néolibéralisme constitue alors la réplique à la crise qui en ressort. Rapidement, il devient un système d’accords et de connections, pourvu d’une logique interne rigide et résistante, plus forte que les individualités politiques intervenant sur la scène mondiale et agissant en son sein. Le néolibéralisme soustrait le capital au contrôle politique, en reconnaissant la liberté de circulation monétaire et de marchandises, s’efforce de défendre les devises et de rendre privé tout ce qui, auparavant, était public. On pourrait longuement s’appesantir sur les raisons qui ont conduit la majorité des forces révolutionnaires et réformatrices (dont les origines recoupent plus ou moins celles des mouvements ouvriers des XIXe et XXe siècles) à élaborer l’idée d’un modèle alternatif afin d’entrer dans la cage d’acier du néolibéralisme ; on pourrait aussi longuement réfléchir à l’effet global du néolibéralisme quant à la distribution des richesses et à la justice planétaire (ce qui représente aujourd’hui une question fondamentale en philosophie de l’histoire, la plus importante sans doute) ; mais nous nous en tiendrons là en ce qui concerne cette question. De toute évidence, c’est un fait que dans les pays occidentaux, le néolibéralisme a été considéré, pendant des décennies et par une large majorité, comme l’unique modèle permettant de redynamiser efficacement le capitalisme. Ses effets ont été contemporains de la croissance produite par la révolution informatique et ont permis de contrebalancer ce qui se serait vérifié dans la moyenne durée. La crise de 2007-2008 en a changé la perception.

Aujourd’hui, trois forces s’affrontent sur la scène politique. D’une part, les partis systémiques, ceux qui appartiennent encore au « Salotto buono ». À quelques variantes près, ils entendent tous poursuivre ce qu’ils nomment « les réformes », des mesures visant à rendre le marché du travail et l’administration de l’État conformes aux exigences du capitalisme. Ils déclarent ainsi que leurs réformes, jointes à des productions à haute valeur culturelle ajoutée, sauront faire repartir la croissance, permettant ainsi aux classes moyennes et populaires de ne pas être déclassées. Dans les faits, ce qu’ils proposent ressemble davantage à la gestion rationnelle d’une situation décadente, laquelle, en tous cas, assure la conservation du système et la protection des droits civils.

La deuxième « force » se trouve incarnée par les partis anti-systémiques de gauche ou par ceux qui prétendent échapper au clivage droite-gauche, tel le Mouvement 5 Étoiles – partis incluant dans leur programme, et entre autres choses, des idées de gauche. Certains d’entre eux ont été en mesure de gagner des élections, les autres sont en passe d’y parvenir. Ils ne pourront toutefois perdurer longtemps, car ils n’ont ni le pouvoir de renverser la logique capitaliste, ni la force – sans nul doute – de gérer une situation politique complexe, et enfin parce que leur récente apparition dans l’horizon politique ne leur permet pas de faire durablement sens dans l’opinion publique. Peut-être que l’histoire de la gauche s’est finie avec celle du fordisme : les tentatives de la prolonger ont toujours abouti à d’autres résultats que ceux qu’elle s’était fixés initialement. L’ultra-individualisme contemporain ne favorise pas la solidarité ni n’encourage la volonté de réanimer l’engagement ou la démocratie des Anciens via le Web. Désormais, la gauche est le nom dont on affuble nos belles âmes, ce par quoi l’on qualifie la fuite devant la réalité et notre refus d’agir sur le monde.

La troisième force est représentée par les populismes de droite. Ces derniers sont forts, car ils s’attachent à un substrat archaïque, à un sens commun qui attend d’être ressuscité par les circonstances, selon un processus qui se vérifie depuis des années. Didier Eribon l’a décrit dans un très beau livre, Retour à Reims. Celui-ci raconte l’évolution d’un quartier ouvrier qui, dans les années 1960, se reconnaît dans le Parti Communiste Français – « le Parti » par antonomase, comme dans les faubourgs ouvriers et dans les régions « rouges » d’Italie – et prend la parole en tant que sujet collectif en disant « Nous, les ouvriers », puis se rallie totalement et en l’espace de quelques décennies au Front National[7]. Le programme économique des populismes de droite est entièrement acquis à la cause capitaliste et est même reaganien sur de nombreux points : Trump souhaite ainsi diminuer la taxation des revenus élevés, réduire les garanties des travailleurs et utiliser la dette publique afin de relancer l’économie, en comptant sur le statut spécial des États-Unis, centre de l’économie-monde et pays auquel sont concédées des marges d’endettement interdites à bien d’autres. Le protectionnisme est au cœur de la discorde, car on ne peut prédire ses conséquences à ce jour, ne sachant pas ce que Trump a l’intention de faire (lui-même ne le sait pas non plus), ni quels seront ses effets sur l’économie mondiale. Quoiqu’il en soit, et pour l’heure, la machine libérale ne craint pas Trump : pas de panique sur les marchés. Cela le renforce. Il pourra procéder à la mise en place d’un programme d’apartheid (voyons avec quelle fermeté il sera appliqué, en vue des gages qu’il a donnés et devra en partie respecter, car c’est ainsi qu’il a gagné les élections) et d’une renégociation des accords de Paris sur le climat, c’est-à-dire affaiblir ou saboter la décision la plus importante à long terme pour l’avenir de l’économie capitaliste (et de la planète, bien sûr).

7. Démocratie
La logique de l’intervention politique exigerait, comme genre littéraire, à ce point-là, que l’on indique une solution. Mais une pareille nécessité rhétorique déplace le discours vers les problèmes de longue durée posés par la montée des populismes : la question de la démocratie et la signification finale de la rupture.

Entre la deuxième moitié du XIXe siècle et le début du XXe, la conquête du suffrage universel masculin fut accompagnée par une série de discours philosophiques théorisant l’irrationalité des masses : Nietzsche, Sighele, Le Bon, Tarde, Park, Freud, Ortega y Gasset, T.S. Eliot, Huizinga, Valéry. Le dernier grand représentant de cette lignée est Canetti. De semblables positions se réfèrent à une longue tradition de contemptus vulgi, à un topos de la philosophie politique occidentale que Platon développa le premier et dont les sources remontent au deuxième livre de l’Iliade, lorsqu’Ulysse humilie Thersite en raison des attaques populistes qu’il mène contre Agamemnon. Les partis traditionnels et leur capacité à gouverner les masses, dans la seconde moitié du XXe siècle, ont affaibli les ramifications de cette ligne de pensée et l’ont jetée dans l’oubli, en la marginalisant à droite et en soutenant une idée différente du peuple et du nombre – une idée qui émerge avec la Révolution Française et à laquelle la pensée marxiste confère une des plus imposantes légitimations, lorsque Engels présente le mouvement ouvrier comme l’héritier de la philosophie classique allemande[8]. De fait, bon nombre des réflexions nourries au XIXe et Xe siècles à propos de l’irrationalité des masses sont élitistes et marquées à droite – et, pourtant, elles nous rappellent trois choses. En premier lieu, que la démocratie est un dispositif fragile : Mussolini et Hitler ont formellement gagné des élections (tout comme Poutine, Erdogan et Orban) et ont longtemps profité du consensus populaire (à l’instar de Poutine, Erdogan et Orban). En deuxième lieu, le topos spéculaire au contemptus vulgi, le vox populi vox dei, ne se justifie pas davantage que l’autre. La démocratie représente un mécanisme ayant pour fin de régler pacifiquement la guerre civile qui est au fond de toute société humaine mais ne saurait être, en soi, une source de vérité : notamment chez Platon, le rapport entre vérité et doxa est le premier des problèmes que la culture doit se poser. Finalement, la démocratie accentue la tendance de tout gouvernement à penser l’ici-et-maintenant – non pas à le mettre en perspective – alors que le monde interconnecté (qui, au cours du siècle dernier a su engendrer des forces très puissantes) aurait besoin de gouvernements capables de penser la moyenne et longue durée des processus et de prendre des résolutions impopulaires concernant le climat et le contrôle des outils technologiques. Ceci est cependant impossible, car le monde globalisé reste divisé en nations, se livrant une guerre concurrentielle (froide ou ouverte, peu importe), et il serait naïf de croire qu’il pourrait ne pas en être ainsi ; car enfin les gouvernements doivent rendre des comptes aux opinions publiques lesquelles, à l’instar de toutes les opinions publiques, se fient entièrement au présent et se trouvent ainsi traversées par des courants irrationnels. Aujourd’hui, il est clair que les contradictions révélées par la crise de 2007-2008 étaient inscrites dans le système néolibéral et que les partis sociaux-démocrates des années 1980 et 1990, en entrant dans cette cage, auraient fini, de toute façon, par céder une partie de leur électorat à la droite. En revanche, à cette époque- là, les années 80-90, il était objectivement difficile de refuser les bénéfices immédiats de la mondialisation néolibérale et de s’y opposer.

Enfin, il convient de s’interroger à propos de la rupture politique dont Trump est l’expression, le symptôme, le porteur. Pour les milieux liberal anglo-saxons elle a eu l’effet d’un trauma philosophique, exactement comme le référendum sur la sortie de la Grande Bretagne de l’Union Européenne. D’après leur réaction, on pourrait croire que le déplacement de l’opinion publique vers la droite – dans un pays où l’hégémonie bourgeoise et libérale n’avait jamais été remise en cause – entraîne, pour les cultures américaine et britannique, le même effet que la fin de ce que Calvino appelait « l’antitesi operaia »** a eu dans la culture marxiste continentale – c’est-à-dire la découverte que le prolétaire, s’il est laissé à lui-même, ne désire pas la Révolution, l’homme nouveau et la justice sur terre. En effet, il lui préfère plutôt la social-démocratie. Ainsi, il veut surtout une sphère d’autonomie subjective et de bien-être : le frigo, les vacances à la mer et, en perspective, la Playstation. C’est le réveil d’une illusion politique et anthropologique ainsi qu’une blessure narcissique pour des intellectuels persuadés que les Lumières doivent représenter, pour tous et pour toujours, la sortie des êtres humains de l’état de minorité. Si la Révolution n’était pas le nécessaire aboutissement de la modernité, alors rien d’autre ne pourrait l’être : la tolérance, la reconnaissance mutuelle des droits, l’ouverture aux autres, l’accueil, la politesse politique. Afin que ceux-ci continuent à être nécessaires, il faut d’abord que le bien-être soit assuré ; ensuite, il faut que la familiarité d’un monde marin et le surmoi adoucissent les coutumes en modérant la haine ancestrale envers autrui, la différence et le non-identique. La démocratie, les Lumières, ce qui pour nous est la civilité, sont des édifices instables et s’appuient, comme toutes constructions humaines, sur des fondements matériels.
(9 novembre – 24 novembre 2016)

Guido Mazzoni, « Il salto nel buio. Una riflessione sulla politica contemporanea », Le parole e le cose, 28 novembre 2016. Traduit de l’italien par Emiliano Cavaliere, Ivan Altieri, Jacopo Di Nicola, avec l’aide de Camille Bultez, Amandine Lécuyer,  Charles Levere et Adelaida Shabanaj.

* NDT : Littéralement « Le salon bien » et « Le saut dans l’obscurité ». Nous pouvons tenter de rendre ces nuances grâce aux équivalents français « Le Salon des honnêtes gens » et « Le saut dans l’inconnu ».

** NDT : l’expression est susceptible d’être traduite par : « antithèse ouvrière », au sens de « voie alternative ».

[1] S. Peres, La crisi è mondiale, siamo ancorati al passato, entretien avec Massimo Russo, paru dans La Stampa, édition digitale, 12 février 2016.

[2] L’immigration clandestine, aux États-Unis, a eu lieu surtout entre 1995 et 2005.

[3] M. McLuhan, Contro i terroristi l’arma più efficace è il silenzio, entretien à G. Fantauzzi, Il Tempo, 19 février 1978.

[4] On bullshit sort pour la première fois en 1986 en revue et est republié en volume en 2005 par LA Princeton University Press. En français, il est paru sous le titre L’art de dire des conneries, Éditions 10/18, 2006.

[5] https://www.ontheissues.org/2016/Donald_Trump_Jobs.htm

[6] Cfr. M. Lind, « This is What the Future of American Politics Looks Like », Politicomagazine, 22 mai 2016 et J. Haidt, « When and Why Nationalism beat Globalism », The American Interest, 1, XII, 10 juillet 2016.

[7] D. Eribon, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009.

[8] F. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, 1886.

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