Les noms propres, les hommes moyens. Roman, sciences humaines, démocratie (Partie 1)

Par Guido Mazzoni, écrivain et essayiste italien. Parmi ses nombreuses publications, on peut nommer le recueil de poèmes I Mondi (Donzelli, 2010), les essais Sulla poesia moderna (Il Mulino, 2005) et Teoria del romanzo (Il Mulino, 2011) récemments traduits en français et anglais sous les titres Sur la poésie moderne (Garnier, 2014) et Theory of the Novel (Harvard University Press, 2017), ainsi que I destini generali (Laterza, 2015). Il enseigne la critique littéraire et les littératures comparées à l’Université de Sienne.

1. Une immense multitude d’hommes
En 2008, lorsque mon père mourût, je cherchai à recueillir des photos que j’avais de lui, comme d’habitude cela arrive dans ces circonstances, et, comme toujours cela arrive dans ces circonstances, j’étendis la recherche aux générations précédentes. Les images concernant le côté paternel de ma famille étaient très peu nombreuses. Je découvris qu’en 1972, pendant un déménagement, mon grand-père avait décidé de jeter une partie des photos qu’il possédait. Quand ma mère lui demanda pourquoi il avait fait ça, il répondit « c’étaient de vieux trucs, des gens morts ». Né paysan, dans des conditions peu différentes de celles de l’Ancien Régime, élevé au cours d’une époque durant laquelle la photographie était un art cher, compliqué et élitaire, mon grand-père paternel pensait ne pas avoir les moyens, voire le droit de laisser de traces de soi. Il se considérait comme une personne de fatigue ; sa vie n’aurait eu un sens qu’à travers le corps élargi de la famille entière, en travaillant pour permettre aux fils de vivre mieux que leurs parents, comme il était arrivé aux générations immémoriales de métayers dont il descendait ; tout le reste n’avait pas d’importance pour lui et, surtout, ne le concernait pas, à commencer par la conservation de son image dans le temps.

Dans les années 1820, Alessandro Manzoni importe dans la littérature italienne le modèle de roman historique inventé par Walter Scott. Cela lui prend peu de temps : Waverley paraît en 1814, en 1821 Manzoni commence à écrire le livre qui, six ans plus tard, est publié sous le titre Les fiancés. Il a trente-six ans ; il est un écrivain de solide formation classiciste ; durant la précédente décennie, il a pratiqué des formes d’écriture anti-classicistes : il a refusé l’usage de la mythologie, a écrit des poèmes inspirés par la Bible, s’est dédié à la composition de tragédies en vers en suivant le modèle de Shakespeare. Il commence à écrire Les fiancés après l’Adelchi* puis l’œuvre historique qui en accompagne la rédaction (le Discours sur quelques points de l’histoire lombarde en Italie). Dans le deuxième chapitre, Manzoni se penche sur une lacune culturelle. En étudiant les travaux historiographiques, il est impossible, écrit-il, de savoir comment la population d’origine latine assujettie par les Lombards vivait :

Les chroniqueurs du Moyen-Âge ne racontent, pour la plupart, que les événements principaux ou extraordinaires, et ils ne font que l’histoire du peuple conquérant, et parfois des rois et des élites de ce peuple seulement. [1]

Cela se produit à cause de deux raisons : parce que l’historiographie officielle est écrite par les vainqueurs et parce qu’elle ignore les masses. Une énorme quantité d’êtres transite sur Terre sans laisser de traces, soit qu’ils soient des vaincus, soit qu’ils soient des particuliers :

Car, si les recherches les plus philosophiques et les plus précises sur la condition de la population italienne pendant le règne des Lombards ne pouvaient mener qu’à l’impossibilité de la connaître, cette seule démonstration serait une des plus graves et des plus pleines de sens que l’histoire peut nous offrir. Une immense multitude d’hommes, une série de générations, qui passe sur Terre (sur sa terre) inobservée, sans y laisser un signe : il s’agit d’un phénomène triste, mais important ; et les raisons d’un tel silence peuvent s’avérer encore plus instructives que maintes découvertes. [2]

La nouvelle formation discursive qui peut combler ce territoire vide, encore sans un prestige à soi, est le roman. Les protagonistes des Fiancés appartiennent aux multitudes qui passent inobservées sur Terre : ils sont des « genti meccaniche e di piccol affare » [gens mécaniques, liés à de petites affaires], la contrepartie invisible des « prencipi, potentati et qualificati personaggi » [princes, puissants, et personnages importants] dont l’histoire officielle s’occupe. C’est par l’invention, par la fiction, que Manzoni garantit à des individus quelconques le droit de laisser une trace, de passer sur Terre sans rester inaperçus. La nature irréelle, imaginaire, de ces êtres ne change pas la nouveauté d’un geste qui est aussi (c’est évident) un acte politique.

2. Histoire de la vie privée
Ce qu’on appelle novel, roman, Roman, novela ou romanzo se forme par un processus long et compliqué, à la fin duquel des ouvrages assez divergents entre eux sont réunis sous des termes qui se rattachent et modifient les noms de deux genres littéraires médiévaux : le roman français et la novella italienne. A partir de la moitié du XVIe siècle, ces deux ensembles de termes élargissent leur sphère sémantique et gagnent un nouveau signifié. L’objet intellectuel qu’ils désignent se crée entre la seconde moitié du XVIe siècle et la fin du XVIIIe siècle, et rassemble des textes hétérogènes. Il s’agit de romans courtois médiévaux, de romans grecs redécouverts vers la moitié du XVIe siècle, de romans nés de l’imitation de ces modèles grecs, de la pastorale, du récit épistolaire, de romances comiques, de romans picaresques espagnols et de leur tradition européenne, de romans épistolaires, de nouvelles françaises, de novelas espagnoles, de romans humoristiques du XVIIIe siècle, de biographies exemplaires, d’histoires de voyageurs, de pécheurs et de criminels. Ces œuvres, si lointaines les unes des autres, sont liées cependant par deux éléments communs : la forme narrative et leur extériorité, partielle ou totale, aux modèles et aux principes canoniques hérités de la poétique ancienne, fondements du classicisme de la première partie de l’âge moderne (à savoir, le système littéraire hégémonique en Europe au cours des siècles dont on parle).

La diffusion du nouveau genre s’accompagne d’une énorme quantité de discours critiques, traités, préfaces : ne faisant pas partie de la légitime et prestigieuse littérature, les textes qui finissent dans le champ du roman doivent justifier leur propre existence. Entre la fin du XVIIe et du XVIIIe siècle beaucoup d’écrivains essaient de revendiquer des droits pour la nouvelle forme, en la présentant comme l’histoire de la vie privée. Il s’agit d’un discours qui émerge au cours des années 1760-1770, dans les débats français à propos de la nouvelle : on le retrouve dans La Bibliothèque françoise de Charles Sorel[3] et dans les conversations critiques de l’Abbé de Charnes autour de La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette[4]. Ensuite, il devient un topos et transite dans la littérature anglaise : Defoe appelle son Moll Flanders « a Private History »[5] et l’oppose aux novels et aux romances non historiques, c’est-à-dire feintes, dont la littérature de son époque est pleine ; Fielding utilise la même formule dans son Tom Jones[6]. Ce topos ne vaut pas pour tous les textes qui entrent dans la définition de « roman » (la tradition de la romance en reste exclue), mais c’est une des façons les plus communes de légitimer ce qu’à partir de la fin de XVIIIe le système littéraire anglais appelle novel. L’idée d’une « histoire de la vie privée » s’entrelace avec une autre stratégie de justification : celle de présenter le texte romanesque comme l’exemplum d’une vérité morale. Toutes les deux font partie d’un même discours : le roman, justement, est un exemplum parce qu’il relate des vies semblables à celles des lecteurs, purement privées ; s’il racontait de vies spéciales, il n’aurait pas la même efficacité paradigmatique. Un raisonnement de ce genre circule dans les nouvelles françaises du XVIIe[7] et se diffuse partout durant le XVIIIe siècle : dans la recension de Clarissa d’Albrecht Von Haller[8], dans les réflexions sur le roman de John Hawkesworth[9], dans l’Éloge de Richardson de Diderot[10].

À quoi renvoie l’idée du roman comme histoire de la vie privée ? Dans le vocabulaire critique hégémonique jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle, une pareille formule fait aussi allusion à la distinction aristotélique entre des compositions de type poétique et des compositions de type historique : les premières sont liées au vraisemblable (c’est-à-dire à ce qui est conventionnellement universel), les autres narrent le vrai (c’est-à-dire le contingent, l’insolite, le particulier). Dire qu’un novel raconte l’histoire de la vie privée signifie le placer parmi le narrations qui veulent être vraies, et non pas vraisemblables. Cette stratégie de légitimation saisit une nouveauté objective : pour des milliers d’années la culture européenne a confiné les individus non représentatifs dans un sous-sol culturel : il s’agit d’une lacune discursive qui concerne l’historiographie comme la littérature. Dans la culture ancienne et classiciste, l’histoire écrite selon les règles, la vera historia, parle de figures publiques, non pas de vies privées. En ce sens, le roman remplit un espace vide : un vocabulaire et une logique critique d’origine classiciste sont employés afin de justifier un genre que la poétique classiciste et classique ne connaissait pas. Le paradigme historiographique hégémonique en Occident jusqu’à la fin de XVIIIe est celui qui descend de Thucydide : l’histoire ne raconte pas les usages, les coutumes et la vie privée, elle n’est ni ethnographique ni antiquaire ; l’histoire raconte les vicissitudes publiques et politiques, les res gestae des grands[11]. Le redécouverte d’Hérodote au milieu du XVIe siècle annonce déjà la métamorphose qui n’aura lieu qu’au cours du XVIIIe siècle, lorsqu’un historien ne pourra plus ignorer ce que Manzoni, dans son Discours, appelait « la condition de la population », donc la vie des masses. D’ailleurs, l’idée du roman comme genre du privé sera cruciale pour la légitimation du modèle inventé par Walter Scott : les savants en matière d’antiquité – lit-on dans les texte d’introduction à Ivanhoe (1820) – ne nous ont laissé que peu d’informations sur la vie des personnes communes nées à d’autres époques ; les romans comme celui de Scott se consacrent à l’effort de raconter ce que les historiens ne narrent pas.

Dans l’ensemble du discours qui, à partir de XVIIIe, est appelé littérature, la même zone d’ombre existe : les formes nobles du système littéraire ancien et classiciste, l’epos et la tragédie, s’occupent des histoires de héros, de rois, de figures mythologiques ; les histoires privées des individus communs finissent dans les genres de style comique ou moyen – la comédie ancienne, le mime, la comédie nouvelle, les iambes, l’épigramme, la satire. Ceci arrive car, comme nous le savons grâce à Auerbach, le système littéraire ancien est structuré autour du principe de la division des styles. Le premier texte dans lequel la Stiltrennung est explicitement formulée se trouve dans le deuxième chapitre de la Poétique d’Aristote.

Puisque ceux qui imitent, imitent des gens en action et que ces gens sont nécessairement nobles ou bas (les caractères correspondent en effet presque toujours à ces deux seuls types, puisque, pour tout le monde, c’est le vice ou la vertu qui fait la différence entre les caractères), et en vérité soit meilleurs, soit pires, soit pareils à nous. [12]

Les hommes qu’Aristote appelle les « meilleurs » sont les demi-dieux ou les héros aristocratiques de l’epos et de la tragédie, et accomplissent des gestes extraordinaires ou vont vers des souffrances exceptionnelles, que les poètes représentent avec un regard sérieux et un style haut, de manière conforme à la dignité de leurs actions. Les hommes « pires » sont les esclaves ou les gens « bas » de la comédie : ils sont protagonistes d’événements ridicules ou légers, que les poètes expriment avec un style adapté au bas rang. Aristote était en train de formuler un paradigme qui le précédait et qui aurait perduré pour des siècles : la région la plus prestigieuse de l’espace littéraire ancien est occupée par les individus publics, tandis que les gens « comme nous » finissent sur un territoire mineur, intermédiaire ou, plus souvent, comique, assujetti à des règles rigides, et stylisant. Cela à cause du fait que la Stiltrennung dans les littératures anciennes et classicistes se révéla une bipartition, plus qu’une tripartition. En effet, les genera elucutionis étaient trois, mais les frontières entre style humble et moyen furent toujours assez incertaines : le style bas pouvait comprendre le comique, le satirique, l’érotico-plaisant, l’obscène, mais aussi la vie quotidienne, l’information de fait, le portait stylisé, le marginal ; en faisaient partie le mime, l’iambe et la satire, mais aussi les parties d’une plaidoirie judiciaire consacrées à des arguments privés ou d’économie.[13]

Quelle est la nouveauté que le roman a introduite dans l’histoire de longue durée de la littérature occidentale ? Les réponses possibles sont nombreuses ; si, toutefois, il fallait en choisir une en particulier, je dirais que le roman – comme Friedrich Schlegel le devina précocement – est le premier genre qui a commencé à raconter n’importe quoi de n’importe quelle manière. En simplifiant un sujet qui se prête à d’innombrables distinctions, nous pourrions dire qu’il existe deux grandes familles de théories du roman. La première descend du Dialogue sur la poésie de Friedrich Schlegel, se diffuse au cours du XIXe siècle, est reprise et développée par Bakhtine dans les années 1930 et 1940 et devient populaire après la redécouverte de ce dernier au fil des années 1970. Selon cette position théorique, le roman, au sens moderne du terme, est une forme changeante, insaisissable, qui englobe les autres genres et permet de raconter une histoire quelconque d’une quelconque façon. L’autre famille dérive de l’Esthétique de Hegel, et est reprise au cours du XXe siècle par Lukács et par Auerbach. Selon cette autre position, le roman est la moderne épopée bourgeoise, ou le genre qui permet la représentation sérieuse, tragique et problématique de personnes comme nous. On pourrait les synthétiser en disant ce qui suit : le roman est le genre qui, en conquérant le droit de narrer n’importe quelle histoire de n’importe quelle manière, réussit à raconter l’existence de gens comme nous en leur conférant une richesse et une importance inédites (existence qui est devenue cruciale pour les modernes, et qui jusqu’à ce moment avait eu une place inferieure dans la société et dans la culture européenne). Cela ne veut pas dire que la dimension privée n’était jamais entrée dans l’espace narratif ; cela veut dire, plutôt, qu’elle n’y avait jamais mis le pied avec cette amplitude et cette Stimmung. La littérature et l’historiographie classiques et classicistes racontent avec sérieux et attention les histoires d’individus publics dont la visibilité est garantie par le mythe, par l’histoire collective, par la légende ou par la fonction exercée par ces hommes ; le roman raconte sérieusement et avec attention les histoires de personnages qui, dans le champ public, ne représentent qu’eux-mêmes. D’autres formations discursives, dans les mêmes décennies, contribuent à ce changement : le journalisme, l’autobiographie moderne, la poésie lyrique moderne sont parties du même processus ; dans le XIXe et XXe siècle la photographie, le cinéma, les médias électriques compléteront la métamorphose.

En français, la personne « privée » s’appelle « particulière ». Il s’agit d’un terme révélateur : les privés sont ceux qui habitent la dimension de la particularité, qui se meuvent dans la pluralité du monde accidentel, qui connaissent son irréductible polymorphisme. Raconter la vie privée signifie ouvrir la littérature aux singularités, réelles ou imaginaires, et leur reconnaître le droit de laisser des traces. Grâce au roman (et à toutes les autres formes discursives que nous venons de citer), une multitude d’êtres, d’histoires, de milieux et de singularités est introduite dans le monde de la mimesis, représentée, reconduite à la présence ; grâce au roman, et aux autres genres de la particularité, la démocratie entre dans l’histoire culturelle européenne.

3. Noms propres et hommes moyens
Mais précisément à l’époque où s’affirme cette famille de jeux linguistiques, qui rend compte des différences humaines avec toute l’anarchie qui leur est propre, une autre famille de jeux linguistiques, parallèle et contraire, émerge avec force. Je vais l’illustrer à partir d’une coïncidence. Les Confessions de Rousseau, on le sait, sont une œuvre cruciale pour la naissance de l’autobiographie moderne et du sous-genre romanesque que Joachim Merlant, au début du XXe siècle, aurait appelé roman personnel[14], genre qui comprend des ouvrages comme Les souffrances du jeune Werther (1774) de Goethe, Les dernières lettres de Jacopo Ortis (1798-1817) de Foscolo, Atala (1801) et René (1802) de Chateaubriand, Delphine (1802) et Corinne (1807) de Madame de Staël, Obermann (1804) de Senancour, Valérie (1804) de Madame de Krüdener, Adolphe (1816) de Constant. Dans les premières pages de son œuvre, Rousseau justifie son projet à l’aide de plusieurs arguments. Le plus célèbre fixe par l’écrit ce qu’on pourrait appeler la pierre angulaire de la conception moderne des individus :

Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre.[15]

Selon la doxa moderne, les individus sont des différences : lorsqu’ils entrent dans la littérature, les noms propres ne doivent pas se dépouiller de leurs traits contingents pour aboutir à un modèle universel et allégorique d’individu ; ils doivent, en revanche, conserver leurs singularités idiosyncratiques. Le roman, l’autobiographie et la poésie moderne naissent de ce présupposé implicite : la communication littéraire va du lecteur en tant qu’individu particulier aux individus particuliers et « en papier » dont les textes parlent ; les genres littéraires de notre époque ont été conçus pour laisser déborder la différence, l’idiosyncrasie, non pour la réduire.

Quelques années après la parution des Confessions de Rousseau, Buffon publie le quatrième supplément à son Histoire naturelle (1777). Dans un des écrits qui le constituent, l’Essai d’arithmétique morale, il utilise une expression qui fera date : « homme moyen »[16]. L’homme privé, singulier, est la pierre angulaire des genres littéraires modernes, comme l’homme moyen est le maçon conceptuel qui rend possible une famille discursive complètement différente. L’émergence des genres littéraires modernes, qui insistent sur la différence, est contemporaine au développement de savoirs qui rapportent les différences à l’unité du concept, voire aux nombres : le roman, la poésie moderne, l’autobiographie moderne émergent, avec la constitution qu’elles gardent actuellement, précisément quand les sciences humaines s’affirment – c’est-à-dire lorsque les « science de l’âme » des XVIe et XVIIe siècles se transforment, au cours du XVIIIe, en la discipline qui désormais se nomme « psychologie »[17] ; et alors que la réflexion sur la société commencée par Montesquieu, et auparavant par Bodin, fait émerger ce que Comte, dans son Cours de philosophie positive, nommera « sociologie »[18]. Les sciences humaines agissent selon une logique spéculaire et contraire à celle qui anime la littérature moderne : elles appliquent des concepts au monde des individus, elles saisissent des constantes, nivellent les différences. Puisque les êtres humains dont elles parlent ne les intéressent pas en soi, mais pour d’autres raisons (comme les régularités qui les traversent), le centre du discours n’est pas l’individu singulier au sens empirique (le nom propre), mais un être générique (l’homme moyen, ou plutôt un type : le « bourgeois », l’« employé », l’« hystérique », le « névrotique », etc.)

En ce sens, l’époque même durant laquelle la représentation artistique des singularités se raffine et durant laquelle les écrivains deviennent capables de raconter les détails les plus infimes des consciences, des destins, des milieux, voit aussi la naissance de l’inhumaine discipline de la statistique[19], qui applique le calcul des probabilités à la vie. Un des seuils décisifs dans l’histoire du roman est constitué par le projet de la Comédie humaine, l’œuvre qui essaie de représenter la totalité sociale tout en acceptant le principe de différence. Chaque classe, milieu, coutume, a sa représentation particulière ; le droit démocratique de laisser des traces touche à tout aspect de la vie, si bien que cette œuvre risque de virer vers ce qu’Hegel appelait un « mauvais infini ». Balzac promeut une connaissance par types, mais ces types ne sont pas fixés sous la forme du concept : au contraire, ils s’incarnent dans des êtres singuliers, des personnages, des noms propres, des particuliers. Si son but est analogue à celui de la sociologie, ses moyens sont opposés.

Pendant les années 30 du XIXe siècle, alors que Balzac et Comte donnent forme à leurs œuvres majeures, Adolphe Quételet récupère et développe l’expression « homme moyen »[20]. Météorologue de formation, Quetelet est le premier qui applique la statistique à l’étude de la vie humaine. Il parle d’« homme moyen » en 1831, dans une intervention à l’Académie Royale de Bruxelles. Quatre années plus tard, dans son écrit le plus important, Sur l’homme et le développement de ses facultés (1835), il clarifie mieux sa thèse. L’homme moyen, écrit Quetelet, naît de l’effacement statistique des singularités individuelles :

Ainsi, les phénomènes moraux, quand on observe les masses, rentreraient en quelque sorte dans l’ordre des phénomènes physiques ; et nous serions conduits à admettre comme principe fondamental dans les recherche de cette nature, que plus le nombre des individus que l’on observe est grand, plus les particularités individuelles, soit physiques, soit morales, s’effacent et laissent prédominer la série des faits généraux. [21]

L’homme moyen (…) est dans une nation ce que le centre de gravité est dans un corps. [22]

La littérature européenne devient capable de raconter les petites particularités de la vie sociale précisément lorsque, sur l’autre côté du spectre de la connaissance, des nouvelles sciences apparaissent, fondées sur le présupposé que les différences entre les individus peuvent être réduites à des centres de gravité, à des lois conceptuelles et à des formules mathématiques. L’ouverture à la démocratie des différences est contemporaine de la mort des différences dans la froide identité des nombres.

Guido Mazzoni, « I nomi propri e gli uomini medi. Romanzo, scienze umane, democrazia », Le parole e le cose, 3 septembre 2016. Traduit de l’italien par Emiliano Cavaliere, avec l’aide de Camille Bultez et Laura Truxa.

* NDT : Il s’agit d’une tragédie en vers publiée en 1822 dont le sujet est tiré des vicissitudes historiques du prince lombard Adelchi (dans l’ouvrage, Adelchi est le chef de l’armée lombarde vaincue par Charlemagne entre 772 et 774, qui tombe sur le terrain, victime de son destin malheureux, comme sa sœur Ermengarda, épouse répudiée de l’empereur français).

[1] A. Manzoni, Discorso sopra alcuni punti della storia longobardica in Italia (1822, 1847), in Id., Opere, vol. IV, Scritti storici e politici, a cura di L. Badini Confalonieri, Torino, UTET, 2012, p. 121. Traduction par le traducteur.

[2] Ibidem, p. 158. Traduction par le traducteur.

[3] Ch. Sorel, La Bibliothèque françoise. Seconde édition revue et augmentée (1667), Genève, Slatkine, 1970, p. 178 ss.

[4] J.-A. de Charnes, Conversations sur la critique de la Princesse de Clèves, Paris, Claude Barbin, 1679, pp. 135 ss.

[5] D. Defoe, Moll Flanders (1722), ed. by E. Kelly, New York-London, Norton, 1973, p. 3.

[6] H. Fielding, The History of Tom Jones. A Foundling, ed. by F. Bowers, in The Wesleyan Edition of The Complete Works of Henry Fielding, Oxford, Oxford University Press, 1975, Book II, Chap I and Book VIII, Chap. I.

[7] J.R. de Segrais, Les Nouvelles françaises ou Les divertissements de la Princesse Aurélie, texte établi, présenté et annoté par R. Guichemerre, Paris, Société des textes français modernes, 1990, t. I, p. 21.

[8] A. von Haller, Clarissa, in «Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savans de l’Europe», janvier, février, mars 1749, t. XLII, première partie, pp. 326-333.

[9] Hawkesworth, in The Adventurer, 4, Saturday, November 18, 1752, p. 20.

[10] D. Diderot, Éloge de Richardson (1762), in Id., Œuvres complètes, t. V, Paris, Le Club Français du Livre, 1970, pp. 128-29.

[11] A. Momigliano, Il posto di Erodoto nella storia della storiografia (1958), in Id., La storiografia greca, Torino, Einaudi, 1982, pp. 138-155, e Id., The Classical Foundations of Modern Historiography, Berkeley-Los Angeles-Oxford, California University Press, 1990, cap. II.

[12] Aristote, Poetica, 2, 1448 a. La traduction française est tirée de l’édition Livre de poche. Classiques (traduction par Michel Magnien), 1990.

[13] E. Auerbach, Literatursprache und Publikum in der lateinischen Spätantike und im Mittelalter (1958).

[14] Cfr. J. Merlant, Le roman personnel de Rousseau à Fromentin (1901), Genève, Slatkine, 1978.

[15] J.J. Rousseau, Les Confessions (1782), in Id., Œuvres completes, édition publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond avec la collaboration de Robert Osmont, Paris, Gallimard, 1959, t. I, p. 6.

[16] G.-L. Leclerc de Buffon, Supplément à L’Histoire naturelle, t. IV, Paris, Imprimerie Royale, 1777, p. 57. A propos de la notion d’homme moyen dans le développement des savoirs statistiques modernes, cfr. S.M. Stigler, The History of Statistics. The Measurement of Uncertainty before 1900, Cambridge Mass., Harvard University Press, 1986, pp. 168 ss.

[17] Cfr. F. Vidal, Les Sciences de l’âme, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Champion, 2006, cap. I.

[18] Cfr. R. Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967.

[19] I. Hacking, The Emergence of Probability: A Philosophical Study of Early Ideas about Probability, Induction and Statistical Inference, Cambridge, Cambridge University Press, 1975; A. Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993.

[20] S.M. Stigler, The History of Statistics. The Measurement of Uncertainty before 1900, cit., pp. 161 ss.; S.M. Stigler, Statistics on the Table. The History of Statistical Concepts and Methods, Cambridge Mass., Harvard University Press, 1999, pp. 59 ss.

[21] A. Quetelet, Sur l’homme et le développement de ses facultés. Essai de physique sociale, Paris, Bachelier, 1835, t. I, p. 12.

[22] A. Quetelet, Sur l’homme et le développement de ses facultés, cit, t. II, p. 251.

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