La documentalité et le web. Un dialogue avec Maurizio Ferraris

Maurizio Ferraris est un des plus célèbres philosophes italiens contemporains. Il travaille actuellement sur le rapport entre documentalité et nouveaux médias. En automne, au Collège d’Études Mondiales de la Maison des Sciences de l’Homme à Paris, il inaugurera une chaire dédiée à la « documédialité ».

Angela Condello est chercheuse et chargée d’enseignement auprès de l’Université de Roma Tre. Elle s’intéresse notamment à la philosophie du droit. Elle est membre associée du Centre d’études des normes juridiques de l’EHESS à Paris.

1. Vous soutenez que la documentalité est le caractère constitutif de la société. Quelle fonction ont les documents et quelle est la racine philosophique des vos notions de « document » et « trace » ?  

La trace est, évidemment, quelque chose qui, pour moi, vient de Derrida, et peut-être même auparavant de l’obsession de Proust pour le temps et la mémoire. Il s’agit d’une idée que je porte avec moi depuis des temps immémoriaux (pour ainsi dire), il suffit de considérer que mon deuxième livre, en l’année lointaine 1983, s’intitulait Tracce [Traces].

À son tour, chez Derrida la trace était la réélaboration des motifs husserliens (la rétention du passé et la projection vers le futur comme des éléments essentiels de notre expérience du temps et de la conscience) qui, ce n’est pas un hasard, se matérialisent parfaitement dans la notion de « trace », qui est en même temps ce qui reste du passé (la trace d’une civilisation disparue, les traces laissées par un animal) et quelque chose qui se prolonge vers le futur, comme dans l’expression « trace d’un discours » : les notes pour ce qu’on va dire le jour suivant, selon une temporalité complexe et qui fait réfléchir.

Je me souviens d’avoir vu, il y a plusieurs années, un documentaire sur les kamikazes. Avant de partir pour le dernier vol, ils laissaient, dans une petite boite, leurs cheveux et leurs ongles, leurs restes anticipés : ils étaient encore vivants, mais en même temps, ils s’étaient, pour ainsi dire, prévenus par leurs traces. Les documents sont la version sociale et civilisée de la trace, ils disent qui nous sommes et dans beaucoup de cas (de la petite boite du kamikaze jusqu’au ticket de train pour le jour suivant) ils anticipent ce que nous ferons.

2. Pourquoi, avant toute intuition superficielle, le web a-t-il amplifié et modifié la nature documentaire de la société contemporaine ?

Parce que le quantitatif s’est transformé en qualitatif. Au fond, le web s’appuie sur des structures techniques, comme l’écriture, qui existent depuis des milliers d’années. La transformation a consisté dans le fait que grâce au web, il est devenu facile de reproduire et de diffuser globalement des écrits et, plus généralement, des enregistrements (images, vidéos, sons…) avec un processus qui, il y a vingt ans, aurait été inimaginable. Comme il advient toujours avec une technique, ce processus a constitué non pas en une aliénation, une transformation ou une expropriation de la nature humaine, mais en une révélation : il nous a montré qui nous sommes et ce qu’est notre monde. Il a rendu visible des structures qui probablement étaient déjà présentes dans le paléolithique, et qui se relient à notre passé animal, à la différence, précisément, qu’elles étaient cachées. En bref, comme Ernst Jünger l’a dit, la technique, comme une procession, fait émerger des choses très anciennes.

En premier lieu, elle révèle la structure de la réalité sociale. Pour qu’il y ait une société, il est nécessaire qu’il y ait des enregistrements, et cela explique pourquoi le monde social a besoin de ces formes d’enregistrement primaire que sont les rites, les mythes, les structures élémentaires de la famille. Autrement dit, le monde social a besoin de traces, et en effet un acte constitutif de la réalité sociale consiste à marquer le territoire, une version ancestrale du « selfie » et du « like ». Les enregistrements produisent sens et intentions, qui ne précèdent pas (comme on le pense, de manière idéaliste) mais suivent les rites, les mythes, les codes. Ce n’est pas que nous ayons d’abord des intentions, puis que nous cherchions des mots pour les exprimer et des instituions pour les réaliser : d’abord il y a les institutions et les codes, et nous, qui grandissons en leur sein, formons notre conscience et nos intentions qui ne sont pas, donc, phénomènes originaux, mais dérivés. Cela peut-être peut apparaître contrintuitif, mais qui pourrait concevoir l’intention de demander un prêt ou le rêve de partir en vacances s’il n’y avait pas une société, qui, en amont, avait produit ces objets sociaux ? Soit dit en passant, ici nous comprenons combien est absurde et moraliste la critique de la société de consommation, aujourd’hui presque disparue (elle survit uniquement dans les utopies insensées telles que la décroissance heureuse), mais qui a tourmenté ma génération : comme si on pouvait devenir humains à la seule condition de s’éloigner des objets, tandis que ce sont les objets qui nous rendent humains, et surtout qui nous rendent spirituels.

En deuxième lieu, la nouvelle technique a révélé un aspect fondamental de la nature humaine, le besoin de reconnaissance. Il ne s’agit pas d’une grande découverte : de Plutarque à Hegel on sait combien le besoin de reconnaissance est une partie constitutive de ce que nous sommes. Mais dans les derniers siècles, les hommes se sont donné des définitions, au fond, trop flatteuses, en se concevant comme beaucoup trop rationnels. C’est le mythe de l’homo oeconomicus, de la rationalité instrumentale, avec lequel, à nouveau, ont été fournis les bibliothèques et les débats cultivés. Or, justement, le web a démasqué ces mythes en manifestant le caractère pompeusement antiéconomique de notre vie, dont le but est purement spirituel : la reconnaissance de la part d’autrui. Qui serait prêt à travailler gratuitement, en ajoutant des contenus sur le web qui génèrent de la richesse uniquement pour les compagnies de gestion, et en achetant ses propres moyens de production (portables, ordinateurs…) ? Au moins la moitié du monde, c’est à dire tout ceux qui sont sur les réseaux sociaux. Et moi, qui ne les utilise pas, je ne fais pas exception, vu que je suis en train d’écrire ces lignes qui vont sortir sur le web. Mais la vanité des professeurs est bien connue, tandis qu’on n’imaginait pas que cette vanité était la chose la mieux distribuée dans le monde. De ce point de vue, il n’y a rien de plus erroné (et, comme il arrive souvent, de plus lourdement moraliste) que l’interprétation des selfies comme narcissisme. Narcisse se réfléchissait dans le miroir et cela lui suffisait. Celui qui prend un selfie, au contraire, le fait pour le publier, et son objectif n’est pas du tout son autosatisfaction, mais la reconnaissance de la part du plus grand nombre possible d’êtres humains.

En troisième lieu, elle a donné naissance à la révolution documédiale, c’est-à-dire l’union entre la force de construction immanente à la documentalité et la force de diffusion et de mobilisation qui naît au moment où, pour la première fois dans l’histoire, chaque récepteur d’informations peut être un producteur, ou du moins un transmetteur, d’informations et d’idées.

Il s’agit de l’application de la charte des Nations Unies : chacun doit pouvoir exprimer son opinion (clairement, lorsque ce principe a été énoncé personne ne pensait qu’il serait réalisé, ce qui explique pourquoi il n’a pas été intégré avec la clause « à condition que l’opinion soit raisonnable »). Au-delà du phénomène largement débattu de la post-vérité, qui n’est pas, comme il est parfois soutenu avec emphase, « la mort de la vérité », mais simplement le concert de millions de personnes chacune convaincue d’avoir raison. Cette connexion entre documents et médias a transformé notre vie, par exemple en unifiant styles de vie et comportements, avec la même force que le capitalisme des deux derniers siècles, mais agissant beaucoup plus rapidement et dans un contexte plus large, vu qu’il concerne même des sociétés qui ont été touchées par le capitalisme d’une manière marginale seulement, comme l’Afrique subsaharienne.

3. Il y a un fil rouge qui unit Documentalità (2009), la sortie de Mobilitazione totale (2015), Emergenza (2016) et l’inauguration de votre Chaire en « documédialité » à Paris. Je pense que le lien consiste en l’identification d’une structure profonde qui déplace les actions, qui nous fait nous sentir obligés envers nous-mêmes et envers les autres et dont l’aspect normatif est mis à l’étude dans le projet Documenta. Comment pourriez-vous définir cette structure profonde ?

En un mot, c’est la responsabilité. Les documents nous rendent responsables, les écrits sont quelque chose dont on répond, et, s’il est prouvé que nous les ayons reçus (comme avec le pervers accusé de réception qu’est la double coche de WhatsApp), à quoi nous sommes, alors, obligés de répondre, à moins d’être prêts à en payer les conséquences – la colère de celui qui nous a écrit, l’exclusion par le groupe etc.

Il y a des philosophes (généralement les mêmes qui pensent que l’homme naît libre et parfait, et qu’il est corrompu par la technique et par la société) qui considèrent que le fondement de la morale est la liberté. Nous sommes des êtres libres et rationnels, et nous nous donnons des lois valides pour nous comme pour tout être semblable à nous, auxquelles nous nous soumettons librement – cela, au moins dans l’idéal : puis interviennent les pulsions, les intérêts empiriques, les duperies cognitives et évidemment les perversions introduites par la technique et la société corrompue.

Moi, au contraire, je crois, avec d’autres philosophes, que les choses sont exactement à l’opposé. Nous venons au monde très jeunes dans un monde très vieux, disait Erik Satie. Nous naissons, donc, pleins de besoins et nous nous trouvons dans un monde extrêmement structuré. Sur nous pèsent des figures autoritaires (et si elles ne pèsent pas c’est encore pire) : parents, enseignants. Peu à peu, avec le langage et les bonnes manières à table, nous apprenons aussi à répondre à celui qui nous interpelle, avec cette structure fondamentale d’imputation qu’est le nom propre.

C’est de cette structure fondamentale, je crois, que dérivent nos intentions, nos idées et notre responsabilité dans son sens élevé, c’est-à-dire « répondre de », être responsable des ses actions même si personne ne nous oblige à le faire et est là à nous observer avec un fusil. Cela n’advient pas par défaut, mais peut advenir, comme peut advenir que nous soyons capables d’agir librement. Mais il s’agit d’un point d’arrivée, rare et accidenté, non pas d’un point de départ.

4. Votre œuvre la plus récente (L’imbecillità è una cosa seria, 2016) montre que ce qui nous fait nous sentir engagés et contraints est aussi ce qui nous permet de vivre: la technique. Dans quel sens est-ce que parler d’imbécilité signifie parler de notre rapport le plus archaïque à la technique, aux instruments qui accompagnent notre existence, au savoir faire quelque chose grâce à des supports tels que l’ordinateur, le téléphone portable et auparavant les crayons, les bâtons, etc. ? Pourquoi la technologie et notre rapport avec elle montrent-elles un caractère fondamental de l’être humain ?

Pour les raisons que je viens de mentionner. De toute manière, l’étymologie l’explique bien : in-baculum, dépourvu de bâton, c’est l’homme à l’état de nature : un idiot, bien loin de l’idée du bon sauvage ou du philosophe (bien que le bon sauvage soit lui aussi hypertechnologique : flèches, boomerang, sarbacane, pemmican, tomahawk, calumet…)

Angela Condello, « La documentalità e il web. Un dialogo con Maurizio Ferraris », Le parole e le cose, 19 juin 2017. Traduit de l’italien par Jacopo Di Nicola avec l’aide de Laura Truxa.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s